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    Les changelins - nouvelle de James Waugh


    - Par SeR3NiTy - 19.11.2009 23:45 Edité le : 29.01.2010 16:01

    Blizzard a mis à jour le site officiel de Starcraft 2 le 19 novembre 2009 et parmis les nouveautés ils ont ajoutés une nouvelle écrite par James M. Waugh sur les changelins. Nous vous la proposons ici ce texte très intéressant en intégralité, bonne lecture !

    Les changelins - nouvelle StarCraft 2

     


    C’était encore la faute de ces maudits KM. L’humanité vivait l’une des périodes les plus sombres de son histoire, deux menaces extraterrestres ravageaient le secteur Koprulu, et les Kel’Morians ne trouvaient rien de mieux à faire que de menacer les intérêts miniers du Dominion.

    Ouais, c’était à cause d’eux que Walden Briggs se retrouvait dans cette colonie minière construite sur une lune désertique, en orbite autour de Roxara, et à des années-lumière de Korhal IV ou d’un quelconque endroit civilisé. C’est en tout cas ce qu’il ruminait en progressant laborieusement avec quatre autres marines de l’escouade Zêta, engoncé dans sa puissante armure lourde CMC-300. Les hommes se dirigeaient vers des grottes remplies de minerai, situées à une douzaine de kilomètres.

    La lune de Roxara était sûrement le lieu le moins pittoresque de la galaxie, un paysage de poussière et de roches qui s’étendait à l’infini sous un ciel constellé d’étoiles scintillantes. Enfin, pas tout à fait, de la poussière, des roches, des étoiles... et un sacré filon de ressources très convoitées.

    — Hé, Jenkins, s’exclama Hendrix, dont la voix résonnait dans le transmetteur des casques. J’en ai encore une pour toi.

    — Et allez, c’est reparti pour un tour, l’interrompit Wynne, avec son petit gloussement habituel.

    — Cette fois, y a intérêt à c’que ce soit drôle, lança Jenkins, en scannant la vaste plaine qui s’étendait devant lui.
    Il distinguait au loin des raffineries et d’autres bâtiments à divers stades de leur construction. On aurait dit une ville squelette faite d’échafaudages inachevés, comme la silhouette de ce qui pourrait naître un jour.

    — Assez papoté, les mioches. Celle-là est jaune. On tient peut-être quelque chose, cette fois.
    Walden savait quelles réactions il allait susciter avant même de parler. Rien dans cette mission ne semblait avoir de sens pour ses hommes, et il le savait.

    — Ouh là là, le sergent pense qu’on a peut-être affaire à un truc chaud. Qu’est-ce qu’on va faire ? railla Hendrix, la voix lourde de sarcasme.

    — La ferme, Hendrix, aboya Walden.

    — Ça va, c’est bon, sergent... Y a pas eu d’attaque de Zergs en quatre ans, personne n’a vu de Protoss non plus, et ces salauds de Kel’Morians ne sont pas franchement dangereux après tout ce qu’on a vécu. J’veux dire, ils auraient envoyé plus de monde que l’escouade Zêta, surtout avec la vieille camelote de la Confédération qu’ils osent appeler des armes et des cuirasses, poursuivit Hendrix.

    — De la vieille camelote ? Si ça, c’est pas un euphémisme... C’est trop d’honneur pour la merde qu’on nous a refilée. Ça voudrait dire que cet équipement a servi un jour, ajouta Jenkins, avec son sourire éclatant de premier de la classe.

    — C’est quoi, un euphémisme ? demanda Wynne en rigolant.

    — J’sais pas pourquoi ils t’ont accepté quand tu t’es engagé dans l’armée, intervint Brody, le molosse de service. Bon, vous tous, vous écoutez le sergent et vous la bouclez, sinon j’me chargerai personnellement d’vous faire taire.
    Brody avait toujours été l’homme le plus intimidant de tous les groupes où il s’était retrouvé, et il le savait parfaitement.

    — C’était même pas drôle comme blague, de toute façon, marmonna Hendrix.
    Walden aimait bien avoir Brody dans le paysage.

    — Ces sacs à merde de Kel’Morians ne sont peut-être pas aussi dangereux que les Zergs, mais ça ne veut pas dire que leurs agents ne peuvent pas saboter nos puits, reprit Walden. Et puis, on a reçu des ordres, alors on va les suivre comme de bons petits marines. Tu captes ?

    — Chef, oui, chef, répondit Jenkins, un éclair de sarcasme brillant dans ses yeux sombres.

    La mission était simple. Cinq membres de l’escouade Zêta devaient se rendre dans la caverne du cap Binion, pour s’assurer qu’aucun agent kel’morian n’était en train de relier un engin nucléaire aux unités de traitement installées dans la mine. Facile, même si ce n’était pas le genre de mission qu’on confiait habituellement à des militaires. Lorsque le groupe atteignit l’entrée de la grotte, les derniers rayons du soleil disparaissaient à l’horizon. Les ombres allongées des marines dessinaient des géants, s’accrochant désespérément aux dernières lueurs du jour avant de sombrer dans des ténèbres impénétrables.

    — On n’a pas de scanners pour ça, chef ? Enfin, j’veux dire, c’est complètement idiot de nous faire venir jusqu’ici pour explorer des mines, demanda Hendrix en scrutant la grotte en contrebas.

    — Écoutez, si jamais y a un de ces agents du CKM en bas, on envoie un message clair à Moria : faut pas jouer avec nous. C’est pas normal, c’est clair, mais j’comprends la logique, lui répondit calmement Brody.

    — J’sais pas. Hendrix a raison, Brod. Y a quelque chose de bizarre, objecta Jenkins.

    Walden savait qu’Hendrix et Jenkins avaient raison. C’était une mission inhabituelle pour une escouade de marines retirée du front, venant d’une planète située à un saut de distance dans l’hyperespace. Mais malgré ça, Walden faisait totalement confiance au Dominion. C’était la seule chose qu’il défendait toujours, et il avait foi en lui. Bien sûr, il savait que des agitateurs considéraient Arcturus Mengsk comme une sorte de tyran. Il avait entendu parler de la vermine terroriste, comme ce fameux Jim Raynor et ses « Rebelles ». Mais rien de tout ça n’avait de sens pour lui. Ils vivaient des heures sombres, effrayantes, bien plus effrayantes qu’une quelconque violation des « libertés civiles ». Et ces temps difficiles nécessitaient un chef à poigne, comme Mengsk.

    Lorsque Walden avait entendu parler pour la première fois de Chau Sara, il y a des années de cela, son cœur avait eu un raté et son estomac s’était noué. Il se trouvait alors sur Tarsonis. Le ciel était bleu, sans un nuage. Il était assis sur un banc du parc Bennet, à lire un article sur son fone. Il s’agissait d’un papier anodin sur une DJ qui était parvenue à sortir des Bas-fonds, le quartier sud-ouest de la capitale de Tarsonis, et qui avait réussi à percer jusqu’à devenir l’une des idoles des boîtes de nuit de la planète. Il se souvenait même de son nom, DJ Atmosphère, et de sa photo qui le regardait. C’était une beauté aux cheveux d’ébène, masquée par une tonne de mascara bleu. Puis, un bandeau rouge clignotant avait barré son visage : « Chau Sara incinérée par une race extraterrestre inconnue. » Il se souvenait que la lecture de ces mots lui avait paru irréelle. Une race extraterrestre ? Une planète incinérée ?

    Puis, la gravité de la situation l’avait frappé de plein fouet. Ses genoux avaient lâché et il avait glissé du banc sur l’herbe fraîche et humide. Il connaissait quelqu’un qui avait emménagé sur Chau Sara récemment, Rudy Russell, un ami d’enfance devenu mécanicien de satellite. Un copain qui venait d’être incinéré...

    La peur n’avait pas tardé à s’infiltrer : n’importe quelle planète pouvait être la prochaine cible et personne n’était en sécurité. Puis la peur s’était transformée en colère, comme si on lui avait injecté tout le contenu d’une cafetière en intraveineuse. Des années plus tard, il se demandait si ce squatteur de gros titres, Jim Raynor, avait lui aussi ressenti cette colère. Se dresser contre son gouvernement était un luxe qu’on ne pourrait se permettre que lorsque plus personne ne craindrait les mots « Zerg » et « Protoss ».

    Alors même si cette mission lui semblait vraiment inhabituelle, Walden n’allait pas remettre ses raisons en cause.

    — Jenkins, t’es pas payé pour poser des questions. T’es payé pour tuer. Pigé ? Maintenant, on y va, conclut Walden en avançant.

    — Mince, sergent, j’savais même pas que la somme minable qu’on me file était considérée comme une paye, ricana Jenkins, allumant les lampes fixées sur son armure.
    Brody donna une bourrade dans le dos de Jenkins, et ce dernier se garda bien de riposter.

    Ils s’étaient séparés en groupes de deux, et Hendrix, un spécialiste de la reconnaissance, était parti seul. La grotte était humide, et leur armure pressurisée laissait quand même s’infiltrer l’odeur de la mousse kladdicale, une plante à l’odeur âcre poussant sur la lune et tapissant les murs de ses grottes.

    Ils procédaient aux recherches depuis environ une heure, chacun suivant avec précaution la carte numérique qui le guidait dans son périmètre assigné. Tous finirent par arriver à la conclusion que la grotte était vide.

    — Bandai-Sept pour Coq de combat... R.A.S. dans notre secteur, sergent, transmit Wynne alors que ses lampes qui fendaient l’obscurité dévoilaient un VCS à l’abandon. À part l’odeur... Rappelez-moi de ne plus jamais remettre les pieds dans une grotte pleine de cette saleté.

    — Compte sur moi, mon p’tit canard en sucre, répliqua Brody en tapotant l’épaule de Wynne. Mais je pensais juste que ça venait de toi... On y va. C’est bon pour nous.

    — Reçu cinq sur cinq, répondit Hendrix dans son micro. R.A.S. ici aussi.

    Walden et Jenkins progressaient dans un autre secteur de la grotte. Walden arborait toujours une expression impassible, ce que Jenkins savait parfaitement, mais en cet instant précis, ses sentiments étaient clairs comme de l’eau de roche. Les épais sourcils noirs de Walden étaient froncés, comme s’ils essayaient de s’accrocher l’un à l’autre. Il est troublé ! Ouais, c’est bien ça, pensait Jenkins. Le sergent est aussi déconcerté que nous par la raison de notre présence ici.

    Walden serra les dents lorsqu’il se rendit compte que Jenkins tentait de déchiffrer ses émotions
    — Ne m’regarde pas comme ça. Sois content d’avoir eu des vacances tous frais payés sur la lune de... (Il fut soudain interrompu par un crissement de cailloux dans la poussière.) Minute, les gars. Y a peut-être bien quelque chose de vivant, ici.

    — Signature thermique ! hurla Jenkins, en pointant son fusil Gauss dans la direction du bruit. À douze heures, dans ce trou. On va peut-être se faire un KM, finalement. Sors de là, mec, parce que crois-moi, si je viens te chercher, tu vas le regretter.

    Quelle que soit la chose qui dérangeait le gravier devant eux, elle se déplaçait rapidement. Les deux marines la suivirent prudemment
    — Zêta, rendez-vous à ces coordonnées à mon signal.

    — Bien reçu, chef, répondit Brody, sa respiration lourde audible à la radio.

    Le cœur de Walden battait à tout rompre. Il avait entendu dire que les espions kel’morians emportaient souvent des détonateurs nucléaires et qu’ils se faisaient sauter s’ils risquaient d’être capturés, emportant tout le monde avec eux. Bande de sauvages.

    L’appréhension qui tenaillait les marines les rendait silencieux. Seul le bruit de leur cœur battait dans leurs oreilles. Walden inspira profondément et fit un pas en avant.

    Soudain une ombre se dessina devant eux, formant une courbe sur la poussière. Sans un avertissement, Jenkins déclencha un tir de barrage de balles hypersoniques.
    — Crève, fils de...
    La suite de sa phrase se perdit dans le bruit assourdissant des rafales.

    — Cessez-le-feu... Cessez-le-feu ! l’interrompit Walden.
    Jenkins relâcha la détente.

    — Fin d’alerte.
    Walden dirigea sa lampe vers la chose que Jenkins avait visée : une grosse limace zick visqueuse, vivant dans les grottes lunaires de Roxara. Il ne restait plus que de la viande hachée.

    — Joli tir, Jenkins, lança Walden. (Il ajouta au micro :) C’était juste une de ces limaces-z. Je croyais qu’ils avaient liquidé toute forme de vie avant de commencer à miner... Rien de bien méchant.

    — Et merde. La pauvre bête n’aurait pas dû croiser des marines d’élite, ricana Jenkins, tentant de cacher son embarras.

    — Imbécile, répondit Wynne par radio.

    — OK, les gars. On se retrouve à Alpha Neuf-Tango. On dirait qu’on va pouvoir rentrer tôt à la maison et avaler une bonne rat’ du Dominion.
    Les rat’s désignaient affectueusement les rations militaires, ces fameux repas préemballés que les marines étaient obligés de considérer comme de la « nourriture ».

    — Hé, et si on se faisait griller un peu de limace à la place... Ce truc peut pas être plus mauvais, de toute façon, ajouta Wynne.
    Cette fois, son rire gagna toute l’escouade.

    Hendrix les attendait déjà dehors, son ombre massive déformée par la lumière sinistre projetée par la planète Roxara.

    — Eh ben, voilà un spectacle plutôt rare, s’exclama Brody d’un ton bourru. J’t’ai toujours vu bon dernier, à traîner ton cul de feignasse.

    Hendrix le fixa d’un œil noir. Wynne gloussa derrière Brody :
    — Mince, on l’a jamais vu être à l’heure une seule fois dans sa vie.

    — C’est une blague, finit par lui répondre mystérieusement Hendrix.
    Puis il baissa sa visière, ce qui dissimula son visage.

    — Peut-être qu’un jour on finit quand même à apprendre à un vieux singe à faire des grimaces... Bon, on a fini, ici. Jenkins, tu as le rapport des données ? demanda Walden.

    — Affirmatif, chef.

    — On bouge. Y a encore une jolie p’tite randonnée sous les étoiles qui nous attend.

    Walden prit le chemin du retour. Les marines se placèrent en file indienne et le sergent prit la tête d’une espèce de chenille en NéoAcier bleu, rampant dans la nuit lunaire désolée.

    — Hé, Hendrix, t’as pas une blague à nous raconter ? demanda Wynne, rigolant comme un écolier indiscipliné guettant une occasion de se faire gronder.

    — Va te faire voir, Wynne, le rembarra Brody.

    — Oh, excusez-moi d’avoir posé la question.

    Le centre de commandement finit par se dessiner à l’horizon. Après une marche de douze kilomètres, Walden pensa que c’était probablement l’une des plus belles choses qu’il ait vues jusque-là. Une fois à l’intérieur, l’escouade Zêta reprit sa routine habituelle : contrôles de sécurité, retrait d’armure et repos.

    — Très bien, mes mignonnes. Reposez-vous un peu. On part à 27 : 00. Je vais charger les données pour le commandement.
    Ses hommes lancèrent leurs plaisanteries habituelles, avant de se séparer. Ils formaient une famille. Une famille à problèmes, certes, mais une famille quand même.

    — Tu crois qu’il y a moyen de jouer au poker, dans ce centre de commandement ? demanda Wynne.

    — J’parie qu’oui. Et si tu vas jouer, je t’accompagne... lui répondit Jenkins. J’aurais bien besoin d’une petite augmentation, cette semaine.

    Tout le monde était de bonne humeur, malgré l’étrangeté de la mission. Quoiqu’à y réfléchir, ce n’était pas tout à fait le cas. Hendrix n’avait pas dit grand-chose. Maintenant qu’il était parti, Walden ne pouvait s’empêcher d’y repenser, alors qu’il traversait les couloirs métalliques. Ce n’est pas son genre de rester aussi silencieux. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je devrais lui parler, demain matin. Peut-être que la mission l’a secoué. Un bon sergent doit être à l’écoute de ses hommes, et capable de se montrer un peu plus compréhensif.

    Mais ses pensées s’évanouirent rapidement lorsqu’il ouvrit la porte de sa cabine. Pour une fois, il fut content que le centre de commandement soit équipé de couchettes. Aucune sensation ne rivalisait avec celle que l’on ressent pendant l’heure qui suit le retrait d’une armure CMC-300 portée toute la journée. C’était comme se sentir revivre.

    Walden était en boxer et t-shirt, affalé sur une sorte de lit en train de regarder UNN, la chaîne d’information officielle du Dominion, sur un holo-écran. Ça lui faisait toujours un bien fou de pouvoir étendre les jambes sans entendre les cliquetis du NéoAcier, mais il n’était pas calme pour autant. La présentatrice d’UNN, Kate Lockwell, relatait le dernier acte terroriste de Jim Raynor sur Halcyon. Ce salaud avait fait sauter une école, en signe de protestation contre ce qu’il appelait un « gouvernement impérial corrompu qui exploite ses propres citoyens ». Comment un homme peut-il continuer de vivre avec ça sur la conscience ? Entre un régime impérialiste et un régime terroriste, mon choix est vite fait... Quand on pense que certains le considèrent comme un héros. Le visage de Raynor envahissait l’écran. Il semblait différent de l’homme représenté sur les cibles fournies par le Dominion pour les exercices de tir. Il avait les cheveux plus longs, et son visage laissait transparaître l’abattement et la fatigue provoqués par des années de cavale. Il avait l’air plus vieux, peut-être plus triste.

    Walden se redressa brusquement quand un hurlement perçant retentit. Il n’en avait pas entendu de semblable depuis les derniers jours de la guerre de l’Essaim. Une époque dont il préférait ne pas se souvenir. Il sauta hors du lit et ouvrit la porte au moment où quelqu’un y tambourinait.

    Brody s’effondra sur lui, recouvert de rouge. Il avait le ventre ouvert et son sang giclait... Son sang, et ses tripes... Le visage d’une pâleur effroyable, il s’agrippa au t-shirt de Walden jusqu’à le déchirer.

    Oh merde, merde, merde, merde, merde. Tiens le coup, Brody ! Tiens le coup !
    Walden s’agenouilla pour soutenir le caporal tremblant.

    — Hendrix, réussit à bredouiller Brody. Hendrix, c’est pas Hendrix. C’est... un...

    — C’est un quoi Brody ? Un quoi ?

    — Un Zerg, répondit le caporal dans un soupir, le regard fixe. Un Zerg...
    Ses murmures s’affaiblirent et sa respiration rauque s’interrompit.

    Un Zerg ? Hendrix est un Zerg ? Ça n’avait aucun sens. C’est alors que Wynne et Jenkins débouchèrent dans la pièce.
    — Sergent... le cœur du réacteur. Cette chose est dans le cœur du réacteur. Venez !
    Ils brandissaient tous les deux un pistolet à aiguilles, résolus à poursuivre leur ennemi. Sans réfléchir, Walden courut derrière eux, en oubliant de prendre son arme.

    — Il faut qu’on amène Brody à l’infirmerie ! ordonna Walden.

    — C’est trop tard, sergent, il va pas s’en sortir, lui répondit Jenkins. Mais faut s’bouger, faut pas que quelqu’un d’autre finisse comme lui.

    — Qu’est-ce qu’on chasse, bordel ? demanda Walden, essoufflé, tandis que son rythme cardiaque s’accélérait.

    — Hendrix, c’est pas Hendrix. Après notre partie de poker, on l’a surpris dans la salle des opérations en train d’enregistrer les codes de sécurité. (Jenkins continuait de parler en gardant le rythme de course d’un athlète de haut niveau.) Lorsque je lui ai demandé ce qu’il était en train de foutre, il s’est tourné, m’a souri, et puis il s’est barré. Quand j’ai attrapé son bras, il m’a fichu un pain... le plus gros que j’aie jamais reçu.
    Il ne mentait pas. Un magnifique œil au beurre noir ornait son visage.

    — Alors, il s’est mis à courir, cracha Wynne. Brody... Brody l’a plaqué au sol. Et après... et merde... il a... Hendrix a changé. C’était plus que des tripes visqueuses, un peu comme si on avait retourné la peau de quelqu’un. Il... ce truc... sa main s’est transformée en os... tranchante comme une lame et... il a poignardé Brody dans le bide.

    — Brody a quand même réussi à tirer, et il l’a touché. Il l’a blessé avant qu’il s’enfuie, ajouta Jenkins.

    — Où est cette foutue équipe de sécurité ? réussit à demander Walden.

    — Ils enfilent leur armure, sergent. Quand ils ont entendu le mot « Zerg », ils ont foncé comme des dératés vers les CMC et les fusils Gauss, répondit Wynne, sans la moindre trace d’humour.

    La tête de Walden se mit à tourner. Comment Hendrix pouvait-il être un Zerg ? Qu’est-ce que je vais raconter à la femme de Brody ? Mais bordel, qu’est-ce qu’ils racontent ?

    Ils suivaient une trace de sang répandue sur le sol, mais ce sang n’était certainement pas terran. Aucune chance. Il coagulait en d’épais mollards protoplasmiques violets qui donnaient envie de vomir.

    — Il faut rattraper cette chose avant qu’elle se barre, lança Jenkins au détour d’un virage.
    La substance biologique les mena dans une grande coursive métallique qui débouchait sur une porte blindée.

    Wynne ouvrit précipitamment le battant. Le corps d’un pilote de VCS, étendu dans une mare d’entrailles, gisait derrière. Ses yeux vides les fixaient. Sa barbe était imbibée de son propre sang et son visage exprimait le choc et les regrets.

    — Il est passé par là, fit Wynne, suivant la substance qui menait à une écoutille.

    — Sergent, vous restez là et vous dites aux gars de la sécurité de descendre dès qu’ils arrivent. Nous, on va le chercher, lança Jenkins.

    — Désolé, marine, mais c’est pas comme ça que je vois les choses, lui ordonna Walden, même si toutes les fibres de son corps lui intimaient d’accepter cette offre. Jenkins, c’est à moi d’y aller. Tu restes en arrière et tu t’assures que la sécurité sait que Wynne et moi, on poursuit ce truc dans les conduits de traitement. Donne-moi ton pistolet à aiguilles.

    — D’accord, chef, répondit Jenkins en lui tendant son arme.

    Walden ouvrit la marche et commença à descendre l’échelle qui s’enfonçait dans les ténèbres moites du cœur du réacteur.

    Le hurlement strident qui venait d’en bas était presque insupportable.
    — SKRIIIII, SKRIIIII, SKRIIIII !
    C’était le cri d’un animal blessé qui cherchait désespérément à s’enfuir, par n’importe quel moyen.
    — SKRIIIII !

    Pas de doute, c’était bien un Zerg. Walden avait passé suffisamment de temps dans les tranchées, à combattre ces horreurs, pour reconnaître ce glapissement. Ses pieds nus se posèrent sur le sol métallique et chaud, et ses orteils grésillèrent comme s’il marchait sur des charbons ardents. Fichu moteur à fusion. Il toussa pour recracher la vapeur.

    — Les Zergs ne sont pas en train de roupiller à l’autre bout de la galaxie, comme ils disent, sergent. On dirait qu’ils se baladent parmi nous, maintenant.
    Wynne avança, le pistolet relevé, prêt à tirer sur tout ce qui bougeait. Mais ses paroles résonnaient dans l’esprit du sergent. On dirait qu’ils se baladent parmi nous. Walden avait beau retourner l’idée dans tous les sens, cela lui semblait impossible.

    — SKRIIIII !
    Ça venait de la gauche ? Non, de la droite. Non ! DROIT DEVANT ! La créature fonçait plein gaz sur Wynne. Elle avait une forme humanoïde, et gardait encore quelques traits de Hendrix, mais même à travers la vapeur, il était clair que son corps se métamorphosait, changeait, était à moitié humain et à moitié zerg. On aurait dit quelqu’un qu’on aurait poussé dans un hachoir à viande, et qui en serait ressorti avec un demi-corps d’insecte. Wynne tira mais fut renversé par la créature, qui lui enfonça son excroissance osseuse dans le ventre avec un hurlement bestial. La chose le frappa plusieurs fois, répandant ses entrailles sur le sol.

    — Sergent ! Oh, merde, ça fait mal. Tirez ! Tirez ! Virez-la de moi... Sergent ! hurlait Wynne, souffrant le martyre.

    Walden était figé, paralysé par l’horreur de la scène. Ça ne peut pas arriver. Bordel, ça ne peut pas arriver ! Je lui ai donné l’ordre de venir ici. J’aurais pu lui dire de rester en arrière.

    — Aaaaaaaaah ! hurla Wynne.

    Puis la réalité de la situation frappa Walden, et il pressa la détente. Mais il ne tira pas sur le Zerg. Il logea une aiguille en plein dans la tête de Wynne, pour mettre fin à ses souffrances. Il ne pouvait pas le laisser mourir comme ça. Puis il pointa le lance-aiguilles vers le Zerg, qui était en train de s’esquiver, se cachant dans la vapeur.

    Le visage du Zerg se tourna vers lui. Mais ce n’était plus les traits ravagés de Hendrix... C’étaient maintenant ceux de Wynne. Le visage de Wynne le regardait en face, brûlant son âme, le fixant d’un air accusateur. Walden ne parvint pas à presser la détente et à tuer Wynne une deuxième fois. Impossible. Tout ce qu’il parvenait à entendre, c’était l’affreux ricanement de Wynne qui résonnait dans son esprit bouleversé.

    Il avait l’impression que son cœur allait exploser. Chhhh, se disait-il en haletant, la bouche sèche, faisant de son mieux pour ralentir sa respiration. Chhh, reste calme. Contrôle-toi... Walden se recroquevilla en boule, tenant le pistolet à aiguilles comme une bouée de sauvetage, comme si sa vie en dépendait. Et c’était peut-être le cas. Il sentait la grande flaque de sang de Wynne, chaude et humide, couler vers lui.

    La chose était au-dessus de lui. Il le savait. Elle glissait sur les grilles et se faufilait vers la sortie. Mais où est l’équipe de sécurité ? Le Zerg revenait vers lui. Bang. Clang. BANG ! Il vit la lumière découpée par la grille disparaître, puis réapparaître alors que la créature se déplaçait. Elle avançait rapidement vers lui, comme si elle savait elle aussi qu’ils étaient piégés tous les deux dans ces conduits, et qu’un seul d’entre eux sortirait d’ici en vie. Il s’arma de courage lorsque la chose se rapprocha de lui. C’était la raison fondamentale pour laquelle il avait rejoint le corps des marines : pour affronter ce qui le terrifiait.

    Il utilisa toute son énergie pour se relever, pivoter et tirer des rafales d’aiguilles dans les grilles au moment même où elles cédaient et où le Zerg, à moitié sous la forme de Wynne, s’écrasait sur lui.

    Il y avait du sang partout. Le visage de Wynne le fixa une dernière fois avant de se transformer en une masse de chair protoplasmique. Walden le poussa par terre, et se releva. Puis...

    — Sergent Briggs, vous êtes là ? demanda une voix venant d’en haut.

    — Affirmatif... et il y a plus que moi en vie ici.

    Quand Walden eut terminé de remonter difficilement l’échelle conduisant à la salle de contrôle principale du cœur du réacteur, il était épuisé, émotionnellement et physiquement. Il n’était pas vraiment préparé à ce qu’il vit. Une équipe de scientifiques du Dominion attendait, les bras croisés, comme s’ils avaient été là depuis le début. À côté d’eux se tenait une escouade de marines vêtus d’armures lourdes et armés de fusils Gauss. Sur le sol, dans un océan de sang gisait Jenkins, mort.

    — Putain, mais qu’est-ce qui se passe ici ? demanda Walden, essayant de comprendre la situation. Elle vient d’où, cette escouade ? Et c’est pas la SEC, c’est des marines !

    — Reprenez votre calme, sergent Briggs. Vous venez de rendre un grand service au Dominion. Ce que vous avez rencontré est ce que nous appelons un « changelin » zerg. La Reine des Lames n’a pas perdu son temps, et a raffiné les capacités de ses écœurants congénères.

    — Vous... Vous saviez que ces choses existaient ? Et bordel, qu’est-ce qui est arrivé à Jenkins ?
    Walden en avait trop vu durant ces dernières heures, pour suivre le protocole devant un scientifique dont l’uniforme indiquait clairement qu’il était un officier, un capitaine.

    — Faites gaffe à c’que vous dites, sergent, fit l’un des marines.
    Celui-ci avait l’air béat de ces criminels resocialisés qui recevaient l’occasion de se racheter en s’engageant dans l’armée. Walden avait toujours cru dans le programme de resocialisation. Le Dominion disait qu’il prenait ainsi en charge les criminels, et qu’il leur offrait un espoir, un nouveau début. Mais les marines qui encadraient les scientifiques n’avaient pas l’air très différent de la racaille qu’il avait croisée dans le quartier louche des Bas-fonds de Tarsonis, avant que les Zergs n’envahissent la planète. Surtout alors qu’ils pointaient leurs fusils vers lui, lui, un sergent des marines qui venait de traverser l’enfer.

    — Passez-moi votre pistolet, sergent, nous voulons juste vous poser quelques questions sur ce que vous avez vécu, reprit le scientifique en tendant la main. Nous avons besoin de tout savoir sur ces changelins. Ils peuvent prendre l’apparence de nos soldats et infiltrer nos institutions. Ils peuvent même envoyer des imitations psioniques pour faire croire à nos troupes que tout va bien. C’est un ennemi très dangereux, vous ne croyez pas ? Un ennemi qu’il faut étudier sous toutes les coutures pour assurer la sécurité du Dominion. Votre dossier indique que vous savez faire preuve d’une loyauté extrême... C’est l’une des raisons pour lesquelles nous vous avons choisis, vous et l’escouade Zêta. Maintenant, donnez-moi ce pistolet, s’il vous plaît.

    — Qu’est-ce qui est arrivé à Jenkins ? demanda à nouveau Walden, reculant contre la paroi métallique froide qui se trouvait derrière lui, perdant prise peu à peu sur la situation.

    — Il a fallu neutraliser le caporal Jenkins. Il résistait aux ordres d’un officier supérieur. Je vous le demande encore une fois, sergent, donnez-moi ce lance-aiguilles.
    Le capitaine tendit la main avec fermeté.

    — Non... Oh non... (Il comprenait tout maintenant : la mission qui leur avait semblé complètement bidon, Hendrix, la mine qui était abandonnée en pleine phase d’exploitation, et tout le reste.) Toute cette histoire... c’était une expérience. Pour voir comme ces machins fonctionnent ?

    — Eh bien, nous ne pouvions pas utiliser des resocs, n’est-ce pas ? Nous devions constater à quel point ces changelins savent s’adapter à la situation. (Ces paroles brûlaient Walden.) Maintenant, donnez-moi...

    PAN !

    Il lui avait suffi de tirer une seule fois pour le faire taire. Un seul tir pour arrêter le flot de paroles qui ressemblait à un pied de nez du destin. Toute sa vie, Walden avait vu l’univers en noir et blanc ; c’était beaucoup plus simple de cette façon. Le changelin ressemblait totalement à Hendrix. Comme s’il était l’un des nôtres. Cette pensée le fit sourire alors que son corps tressautait sous l’impact des balles de 8 mm.

    Son corps était déchiqueté par les tirs des marines, mais bizarrement, la seule chose à laquelle il pensait était le reportage d’UNN sur Jim Raynor, qui s’était dressé pendant tout ce temps contre les atrocités du Dominion. Ce n’était que maintenant, alors que l’univers sombrait dans les ténèbres, que Walden comprenait que les choses n’étaient pas toujours ce qu’elles semblaient. L’univers abritait des Zergs qui ressemblaient à des hommes, et des hommes qui étaient bien pires que des Zergs.

    — Ce salaud a tué le capitaine ! cria l’un des marines.

    — C’est vraiment dommage, fit l’un des scientifiques, ignorant le soldat. Nous aurions pu obtenir des données très intéressantes de cet homme.

    — Ne vous faites pas de souci, intervint l’un de ses collègues, en essuyant une tache de sang sur sa blouse de laboratoire. Nous avons encore deux changelins en stase. Et l’escadron Tau est à distance de rappel.

    — Occupez-vous de cela, répondit le premier scientifique, en se détournant pour partir. Et nettoyez-moi ce gâchis.

    FIN 

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